Le silence qui régnait dans le manoir d’Alexander Ashworth était plus qu’une simple absence de bruit. Il était délibéré, froid et savamment orchestré – une atmosphère construite au fil des années de suspicion et d’isolement. La demeure de marbre et de verre témoignait de la richesse et de la réussite, et pourtant, à l’intérieur, l’air était vicié, alourdi par une vigilance constante. Dans le bureau principal, sous la lueur givrée d’un lustre valant plus que les revenus de toute une vie pour la plupart des gens, une horloge ancienne rythmait le temps d’un tic-tac régulier et moqueur. Et au centre de cette stérilité polie trônait un coffre-fort en acier renforcé, grand ouvert comme une gueule béante – invitant, audacieux, prêt à se refermer.
Le contenu était presque indécent. Des liasses de billets étaient empilées comme des briques vertes, luisant sous une lumière artificielle, à côté de lingots d’or et de cordons de diamants promettant une échappatoire immédiate à la misère. Ce n’était pas un hasard. Alexander Ashworth, l’homme qui avait multiplié sa fortune par un contrôle absolu, ne commettait pas d’erreurs par inadvertance. C’était un piège, calculé et impitoyable. Il savait qu’elle passerait. Il connaissait son emploi du temps, le bruit de ses pas feutrés, sa routine exacte. Dissimulé dans l’ombre du couloir adjacent, juste derrière une arche qui lui permettait d’observer sans être vu, Alexander attendait. Son regard n’exprimait aucune rage, seulement une attente froide et désabusée. Une vie entière passée à bâtir un empire l’avait dépouillé de toute foi en la bonté. Pour lui, l’intégrité était un conte de fées que l’on abandonnait dès que le prix était bon. Et ce matin-là, le prix était là, criant dans le silence.
Tandis qu’il fixait l’entrée du bureau, attendant que sa gouvernante craque, Alexandre était loin de se douter que les instants suivants ne feraient pas que mettre à l’épreuve son cynisme, mais anéantiraient les fondements mêmes de sa vision solitaire du monde. Ce qu’il allait voir n’était pas un crime. C’était un règlement de comptes, un règlement de comptes qui briserait un cœur qu’il croyait pétrifié depuis longtemps.
Camila, la femme sur le point de tomber dans le piège, passait généralement inaperçue. À trente-deux ans, elle se déplaçait dans le manoir telle une ombre discrète et efficace. Ses cheveux noirs étaient toujours tirés en un chignon serré, pas une mèche ne dépassait, et ses yeux marron foncé portaient des histoires qu’elle ne confiait jamais. Elle travaillait au domaine Ashworth depuis un peu plus de sept mois, période durant laquelle Alexander lui avait adressé la parole moins de dix fois. Pour lui, elle n’était qu’un bruit de fond, une employée de plus vouée à la déception. Mais Camila était bien plus qu’une simple employée. Veuve, mère de deux petites filles, elle prenait soin seule d’une mère qui luttait lentement contre le cancer. C’était une femme qui avait appris à endurer la douleur en silence, à cacher ses larmes pour ne pas effrayer ses filles, à arriver chaque jour avant l’aube et à travailler sans se plaindre.






